LE FORGERON

La fumée se mêle à la brume matinale. Et les flammes surgissent.
Le forgeron allume le feu, son compagnon de travail, il est son principal atout dans l’exploration des dimensions infinies du fer. Le feu captive, vivace et insaisissable. L’homme le nourrit de charbon et de vent, y dépose un morceau de fer.
Le fer fourvoie la chaleur du feu, il rougit de ce larcin, jusqu’à devenir jaune.
La matière ainsi amadouée, se retrouve dans l’étreinte du forgeron et de son marteau. Les voilà pris dans une danse infernale où le chant de l’enclume rythme la rencontre du protagoniste et de sa progéniture.
On voit la force de l’homme empreinte dans le fer, lui conférant traces de vie.
Dans ces stigmates, résultants de la joute, on devine la résistance à laquelle s’est confronté l’homme, la puissance, remise en question par le forgeron.
Petit à petit, il dompte la matière qui lui laisse envisager des perspectives nouvelles.
Il lui faudra être tenace, faire preuve d’intelligence, savoir lire là où ce n’est pas écrit pour marcher là où personne n’a marché.
Le sentiment de sécurité découle son accommodation à son environnement d’où il en tire son bien-être. L’homme se console de la rudesse de la réalité dans l’établissement d’un confort matériel et spirituel. Il s’approprie ainsi l’espace et le temps, du néant du passé au rien du futur.
Peut-être est-ce là la source de son désir de construction ?
Tout ce qui le touche subit son besoin de domestication. Le fer en tant que support de sa créativité s’inscrit dans cette démarche, accompagnant ses recherches quant à l’art et plus largement son existence. Mais les mystères de la création ne se livre pas sans mal, et il n’y a que des pourquoi pour répondre à ses pourquoi. Le sculpteur voit l’inquiétant vide, il s’y heurte et commence sa construction. Nourrit par des millions de formes, il en régurgite dans la matière. Mais la matière s’opposant à lui le contraint à la suivre modestement, il s’en accorde puisqu’il lui est fidèle.
C’est un jeu, duquel le forgeron tire son expérience, explorant le « vouloir » et le « pouvoir ».
Ce qu’il peut faire ne doit pas le restreindre dans ce qu’il veut faire et n’intervenir qu’au moment de l’exécution, où il utilisera ces ressources pour arriver à un résultat convenable.
Ce qu’il veut faire s’appuie sur une idée imaginée préalablement, établie sur un souhait de composition spatiale traduisant l’expression de ses pensées. La transcription de ces dernières en sculpture s’opère d’une part par le biais d’une logique donnant à la forme une signification distincte, d’autre part par l’intuition, dans une forme évocatrice d’un ressenti.
Lors de la fabrication, le fer passe de sa forme initiale puis par une multitude d’étapes avant d’aboutir. Ainsi pour des formes compliquées il se peut qu’apparaissent sous les yeux du forgeron une forme étonnante qu’il aura envie de conserver pour sa sculpture, c’est pourquoi il doit être souple et savoir s’adapter lors de la réalisation de son oeuvre.
L’exercice pour le sculpteur doit lui permettre d’affuter ses sens afin de savoir mieux utiliser ses connaissances et de laisser transparaître son instinct judicieusement, afin d’obtenir une création significative qui s’inscrive dans la continuité de sa recherche artistique.
Il fait l’art et l’art le tient à l’écoute. Simon Bertin

La passion du fer & des volumes

J’ai, depuis mon enfance, un goût très prononcé pour l’observation. Tirant mes sujets de l’observation de mon environnement, je montrais le désir d’inscrire de manière physique la mémoire d’un moment. Admiratif du patrimoine sculptural de l’humanité, ma vocation de contribuer au récit de notre espèce dans la langue des volumes s’est certifiée avec les années.

Le fer constitue de nos jours l’élément inducteur de notre mode de vie. Largement disponible dans mon environnement, je tire à l’adolescence les premiers fruits de ses caractéristiques mécaniques étonnantes pour mettre au point mes sculptures, marquant le début de ma passion pour le travail du fer.

Je cherche dès lors comment exploiter au mieux cette matière, et trouve dans l’artisanat des techniques très élaborées de construction à froid et de déformation à chaud du fer.

Au-delà de l’Europe, en 2011, c’est à Bamako au Mali que je rencontre un sculpteur forgeron avec qui je réalise deux sculptures. ce dernier me livre une vision décisive de l’artiste forgeron dans toute son ampleur : allant de la fabrication d’objets forgés à la participation de la vie sociale de la région. Attelé d’une pratique, j’invente dès lors mon métier de forgeron-sculpteur autour d’une réflexion axée sur la rencontre et le vivre-ensemble.

Cette passion pour la forge me suit partout où je vais, m’ouvre de nombreuses portes, c’est un laissé passé auprès de mes contemporains, elle suscite les curiosités, surprend et intrigue, elle est le but de mes voyages, et est au coeur de mes différents projets.

Conscient de ce que le fer porte comme économie, de son empreinte écologique, de ce qu’il renferme des lois de la nature, il est à mes yeux une lunette sur le monde, me fascine et façonne ma compréhension.

PARCOURS

Mon cadre familial m’a accordé la chance de consacrer du temps à de multiples activités créatives : dessins, peintures, sculpture et collages avec ma mère, assemblage du bois et construction avec mon père et mon grand-père. A l’adolescence, mon goût pour le théâtre grandit, je continue à peindre, dessiner, bricoler et commence à réemployer les matériaux. La création se montre sous tous ces aspects aux cours d’arts plastiques de François Martin.


Je commence à créer avec le métal et m’amuse de ses propriétés physiques et chimiques faisant des tableaux de rouilles, des personnages de fil de fer. Sa malléabilité et sa résistance m’interpellent. J’obtiens un baccalauréat scientifique avec une option arts
plastiques pour laquelle je présente mes premières réalisations en fer.

Lors d’une année préparatoire en arts appliquées, je découvre le dessin de nu, la création textile et confirme mon goût pour le métal, j’imagine pouvoir modeler cette matière et désir désormais connaître les secrets des forgerons.

Je m’oriente vers un CAP de serrurerie-métallerie, domaine le plus proche de nos jours. En alternance dans une petite entreprise spécialisée dans la restauration de monuments historiques, je donne très vite mes premiers coup de marteaux. Je poursuis cette formation chez les compagnons du devoir à Nîmes où la réputation de l’atelier de forge s’étend au pays. La rencontre de Claude Duteil, sur une formation d’une semaine, a été très importante dans mon apprentissage.


Je regagne l’entreprise en région parisienne, fort d’une expérience difficile. Ma passion pour la forge trouve sa place chez Krish et Bed, un couple de retraités chez qui j’installe un atelier et où je martèle des créations toujours plus ambitieuses, sur mon temps-libre. J’abandonne
bientôt la situation de salarié, ma passion devient prédominante et nécessite plus de temps.

J’entendais l’appel du lointain sonné sur l’enclume. L’Afrique me passionnait, je saisis donc l’occasion de m’y rendre en véhicule. Deux mois de route m ’ ont conduit au Mali, je rencontre Zoumana Kante, sculpteur-forgeron, par le biais de la communauté artistique de Bamako, et bats sur son étroite enclume en aluminium nos réalisations communes. Cette rencontre vient confirmer ma vocation.

Le cancer diagnostiqué de mon père me ramène en France, je reste à ces côtés durant cette épreuve, aménageant un nouvel atelier mieux équipé chez Krish et Bed, qui m’accueillent. Me réfugiant dans la sculpture ma production est importante.

Le goût de la transmission m’amène à diriger des sessions de création auprès d’un jeune public, notamment à l’association La Source , c’est alors que je rencontre Ferdinando Nava, source intarissable de savoir faire et pédagogue surprenant.

Je me consacre depuis à mes recherches artistiques et à une pratique quotidienne de la forge comme moyen d’expression. Sculptures personnelles et collectives, résidences, recherches, installations, expositions, performances auprès de publics variés ou en intimité forment les différentes facettes de mon activité.


 

©Simon Bertin - Tous droits réservés. Création graphique : www.alicia-depape.fr - Crédit photo : Daniel Michelon - www.danielmichelon.com